vendredi 20 janvier 2017

Moi aussi je voudrais bien un chronomètre.

Mon chef me fait appeler dans son bureau. Il me serre la main en même temps qu'il lâche des ronds de fumée. Les ronds de fumée ont au maximum trois centimètres de diamètre avant qu'ils ne se dissipent. Après avoir écrasé sa cigarette, il dit :
– Je veux avant toute chose te remercier pour ton travail remarquable. Tu fais du très bon boulot. L'entreprise est redevable à des gens comme toi. Mais comme tu le sais, cette usine n'est qu'une partie d'un plus vaste ensemble et c'est pourquoi, dès la semaine prochaine, tu seras affecté au bureau central. Il y a là-bas de nouvelles phases de temps à mesurer. De nouveaux employés à chronométrer et des méthodes de travail à ajuster.
Quand il termine sur le mot ajuster, c'est-à-dire sur ce « é » d'aperture moyenne antérieure, je comprends que j'ai trouvé une place où mon propre cerveau, mon corps autonome et ma pensée auront le champ libre.

Pär Thörn, le Chronométreur, Quidam, 2017, p. 59. Traduit du suédois par Julien Lapeyre de Cabanes.


Le Chronométreur ne pouvait pas s'intituler autrement. Le Chronométreur est le récit de la vie d'un homme qui passe son temps à le mesurer, et qui a le bonheur de trouver un travail à sa mesure. L'histoire d'un homme qui trouve sa place dans le monde, autrement dit. Une chance inespérée, appréciée qui plus est à sa juste valeur par celui à qui elle échoit. Tant de bonheur, je vous dis. Ça fait froid dans le dos.



mercredi 18 janvier 2017

tombe

les feuilles mortes
la pluie
la nuit
et avec elle parfois la chaleur du jour
la neige
et souvent les cheveux avant même d'en avoir la blancheur
les dents, qui l'avaient et ne l'ont plus
les seins
les fesses
le cœur dans la poitrine
la foudre

et les mots dans l'oreille d'un sourd quoi qu'il en dise

vendredi 13 janvier 2017

noms de couleur, suite

L'autre jour je parlais de noms de couleur, rappelez-vous. Je disais en substance qu'entre rose et rouge il y a moins de différence qu'entre bleu ciel et bleu marine et que pourtant bleu ciel et bleu marine sont bien bleu pour tout le monde alors qu'allez dire que telle robe rose est rouge, vous verrez – et vous voyez bien.
Et puis il y a les couleurs qui n'ont pas de nom. Elles n'ont tellement pas de nom qu'elles manquaient cruellement autrefois dans les boîtes de crayon de couleur pour colorier la peau humaine. Pourtant on avait bien besoin, et souvent, de colorier la peau humaine. Mais le crayon manquait, comme manquait le nom de la couleur.
Souvent les gens pensent que les gens ne sont pas tous de la même couleur. Ils le pensent tellement qu'ils disent même qu'il y a des peaux « blanches » et des peaux « noires », même s'ils n'y croient pas vraiment. Et des degrés intermédiaires qu'on aime à désigner par des mélanges – un peu de lait dans votre café ?
Mais c'est une illusion. Les gens sont tous de la même couleur. Les outils informatiques à cet égard sont pratiques. Prenez une couleur de peau humaine, n'importe laquelle. Vous pouvez la rendre plus claire, la rendre plus foncée ; ça reste une couleur de peau humaine. Ça reste la même couleur. Comme bleu : bleu ciel, bleu marine ; c'est bleu.

mercredi 11 janvier 2017

Conseils à un jeune écrivain

Écris sur des coquilles d'œufs avec une massue trempée dans l'eau claire.
Ou bien écris sur l'acier mais avec une ficelle de coton trempée dans l'eau claire.
Ou encore si tu y tiens écris au stylo-plume directement sur la surface de l'eau claire.


dimanche 8 janvier 2017

compter jusqu'à 10

Je suis tagué ! C'est sur Facebook mais il n'y a pas de raison pour les raisonnables réfractaires à ce réseau social n'en profitent pas. On veut me faire avouer la liste des dix livres qui m'ont le plus marqué. Eh bien comme je ne suis pas du genre à me dégonfler, je ne me dégonfle pas, et je réponds, même, et même dans un ordre sensiblement chronologique.

  1. De Enid Blyton, j'ai oublié le titre de cet album de Oui-Oui lu à la maternelle où Oui-Oui monte en voiture au sommet d'une montagne sans s'apercevoir qu'un fil de son pull s'est accroché et que tout son pull est en train de se détricoter. Un vrai cauchemar. Car Oui-Oui sans son pull est-il encore Oui-Oui ?
  2. D'Edmond Hamilton, Ville sous globe. Mon premier roman non spécifiquement jeunesse. Je devais avoir sept ans et je voyais ma grande sœur le lire. Je ne comprenais pas pourquoi pas moi, et j'ai réussi à vaincre les réticences paternelles. Je me rappelle très bien qu'en le lisant, je continuais à me demander pourquoi j'aurais été trop petit pour le lire.
  3. De Daniel Defoe, Robinson Crusoë. Mon premier classique, vers huit ans, c'est le premier roman anglais. Jamais relu. Pourtant je revois les sauvages prêts à tuer celui qui deviendra Vendredi. J'y étais.
  4. De Stan Lee et compagnie, Strange. J'avais 9, 10, 11 ans à l'époque où à chaque début de moi j'achetais ce comics et il y avait les X-men, Daredevil, Iron Man et l'Homme-Araignée. Dans cet ordre-là. Ça posait la question de l'identité, déjà. Ça ne m'a plus quitté.
  5. De Jack London, Croc-Blanc. J'avais 9 ou 10 ans. Etre un animal. Etre sauvage. Vivre dans la forêt. Et cette question, mine de rien, de l'adaptation de l'être au monde.
  6. De Samuel Beckett, Malone meurt, vers 18 ans. L'auteur qui m'a coupé la parole.
  7. De Flaubert, Bouvard et Pécuchet, vers 18 ans. Mon premier Flaubert, qui reste peut-être mon préféré. Parce que c'est comme ça, la vie. Bouvard et Pécuchet, c'est moi.
  8. De Gérard de Nerval, Aurélia, les Chimères..., vers 19 ans. Ça pouvait s'apprendre par cœur. Ça disait des choses qu'on n'avait pas besoin de comprendre pour les comprendre.
  9. De Coleridge, The Rhyme of the ancient Mariner, Kubla Khan..., vers 21 ans. Ça s'apprenait par cœur aussi. Et puis on pouvait le traduire en français. On pouvait même passer de la métrique anglaise à la française. C'était écrire aussi.
  10. Les Absences du Capitaine Cook, de Chevillard, à 38 ans. J'ai juré intérieurement quand j'ai lu la première page, debout dans la librairie. Et j'ai recommencé à lire de la littérature, après huit ans d'abstinence involontaire.


Dix, c'est très clairement pas assez. Manquent Kafka, Michaux, Proust, Borges, Homère, d'Aubigné, Volodine et pas mal d'autres. Mais c'est le jeu.

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mercredi 4 janvier 2017

lundi 2 janvier 2017

dans la corbeille (16)

Je devrais commencer à faire la promotion du roman qui paraîtra en février prochain, ce serait bien plus malin que de ressortir de la corbeille ces fragments d'un roman avorté et franchement déprimant.



 Pendant que je recevais ce message, Rainer Kowling, un colporteur de rumeurs professionnel venu tout exprès pour colporter des rumeurs sur ma fête, est mort en plein travail. Je l’avais déjà vu une fois dans le hall du Manoir à la page 86 mais sans être moi-même premier du nom : c’était peu de temps avant mon mariage avec Prudence.
Pour voir, j’ai essayé de soigner Rainer de sa mort à l’aide de mon appareil à régler les problèmes. Le problème, c’est que la mort n’en est pas un, alors on ne peut pas la soigner.
Ensuite c’est un de mes moi-même qui est mort, puis un autre encore. J’ai regretté de ne pas être dans le jacuzzi, parce que j’aurais pu inviter la mort à m’y rejoindre : j’avais bien envie de la voir en maillot de bain.
C’était l’heure d’aller à la soirée d’Eliott, alors j’ai laissé tous les moi-même survivants à la maison et je suis parti. C’est peut-être pour ça qu’un de mes autres moi-même a trouvé ma fête complètement ratée. Mais d’autres se sont bien amusés.
Les gestionnaires de ce monde m’ont annoncé la mort d’Anita Vadelle, née Vasconcelos, qui ne s’est jamais appelée Antonia.


Anita Vadelle : page 65 - page 138


Les gestionnaires de ce monde m’ont annoncé la mort de Brian Foster-Rhodes, le fils que j’avais eu avec Abigail, dont la conversation était terriblement ennuyeuse et la couleur ennuyeusement humaine.


Brian Foster-Rhodes : page 47 - page 138


Je suis arrivé chez Eliott. J’y suis allé à pied car c’est tout près de chez nous : il habite toujours l’ancienne maison des sœurs Homeside. Il y avait là pas mal de monde, bien sûr, mais au moment où l’un des moi-même présents s’apprêtait à me draguer, car ni l’âge ni le sexe ne nous arrête, nous autres moi-même, je suis mort. Pourtant il n’était que 21 h 08. Et – c’était plus vexant encore – Jebidiah Maryland était là, bien vivant encore, à quatre mètres de moi tout au plus.
Tout le monde est venu assister à ma mort. Tout le monde, c’est-à-dire un autre moi-même – finalement il n’y en avait qu’un – Edmund Milosevic, le fils que j’avais eu d’Aminata à la page 62, Nadia Vadelle – la petite Nadia que j’avais eue avec Anouchka à une époque où je n’étais pas moi-même et qui était vieille à présent –, Jebidiah Maryland et enfin Clotilde et Mareva Vadelle, qu’on ne me demande pas qui sont ces jouvencelles bleues : je n’en savais rien.
Pendant que je mourais, j’ai quand même reçu un avis un peu tardif des gestionnaires de ce monde disant que ma fête était géniale et que décidément je savais m’amuser.

Et puis j’ai fini de mourir et la mort est allée faire des grimaces à Clotilde, ce qui l’a bien fait rire. En revanche Clotilde n’a pas apprécié quand la mort s’est permis de critiquer sa maison.

vendredi 30 décembre 2016

dans la corbeille (15)

J'ai décidément bien fait de le mettre à la corbeille, ce projet de roman ; il est bien trop « 2016 » dans ce qu'il dit ; jugez plutôt :


En fait le dernier jour de la vie est un jour comme les autres.
A un moment j’ai cru voir arriver un autre moi-même, mais non : c’était Jacky Vadelle, le fils de Carlotta née Vasconcelos et d’un autre moi-même, qui nous ressemble de plus en plus depuis qu’il est vieux lui aussi. Mais il est quand même plus mince.
Les gestionnaires de ce monde ont annoncé à mon fils Orlando la mort d’Angus Vadelle.
Mais ce n’était pas moi. Enfin, c’était moi, bien sûr, mais ce n’était pas moi premier du nom. Impossible de savoir de quel moi-même il s’agissait, l’enquête serait longue et fastidieuse et risquait fort de ne pas aboutir.
Ce qui était quand même très étrange, c’est que je sois mort avant moi. Il me semblait, en toute logique, que je serais le premier de moi-même à mourir. C’est ce que j’avais prévu. Mais il semblerait bien que l’éloignement favorise la mort précoce – à quelques heures près, entendons-nous bien. Or personne n’est plus proche de moi-même que le moi-même que je suis au moment où je parle. C’est sans doute à cela, être moi-même sans être un autre, que je devais d’être encore en vie.
Les gestionnaires de ce monde ont annoncé à mon fils Orlando la mort d’Angus Vadelle.

Une nouvelle fois, plus vite que le temps pour le dire. C’était un autre moi-même encore, bien sûr. Nous allions tous mourir peu ou prou en même temps, tous mes moi-même et moi ; c’était couru d’avance.

mercredi 28 décembre 2016

Magie de Noël

Bon alors Noël, je vous raconte les cadeaux. Comme je prends toujours un peu de temps pour ouvrir les paquets, ça a commencé le 23 décembre avec un très beau billet à propos de Liquide sur le blog Emplumeor, cliquez donc ; ça a continué le 24 décembre avec cet excellent article de Frédéric Lacoste dans le Courrier de Gironde, cette fois à propos de Mémoires des failles, cliquez aussi pour agrandir ;
et enfin le 25, un émouvant petit billet à propos de Pas Liev, sur le blog Touchez mon blog monseigneur, on ne va pas se gêner pour cliquer.
Tout cela étant bien encourageant, Elise et Lise ont décidé de pointer leur joli nez pour la traditionnelle séance de dédicaces des services de presse pendant que Quidam me racontait des blagues.